Rencontre avec Michel Carcenac

Ecrivain régionaliste, Michel Carcenac vient d'éditer et de publier "les Chemins de Jean Bouloc". Nous l'avons rencontré et il a bien voulu répondre à nos questions.

E.S : Michel Carcenac, vous venez d'écrire et d'éditer votre troisième ouvrage. Il semble que vous ayez succombé au virus de l'écriture. Ce livre est-il la suite des deux autres?

Michel Carcenac : on peut le voir ainsi. Dans "le Périgord d'Antoine Carcenac", avec les photos prises par mon père de 1900 à 1925, et mes commentaires, je faisais revivre cette époque dans le sud du Périgord. "Les Combats d'un ingénu" est un livre de mémoire de la guerre et du maquis. Celui qui vient de sortir est aussi un livre de mémoire.

E.S : quel est donc le sujet de votre livre?

M.C : dans celui-ci, j'essaie de retrouver la mémoire des colons du Rouergue venus repeupler le Périgord méridional à la fin de la guerre de Cent Ans. Ce n'est pas un livre d'histoire, seulement un roman historique. Le héros, Jean Bouloc, vient du Rouergue s'enquérir de l'état des terres de son seigneur en Périgord. Par des routes dangereuses où sévissent les mercenaires anglais, Jean Bouloc va prendre beaucoup de risques, mais aussi quelques plaisirs. Après de multiples rebondissements, la guerre étant terminée en Sarladais, Bouloc part dans le Rouergue recruter de jeunes paysans pour repeupler les campagnes laissées à l'abandon depuis cent ans. Et c'est le départ en convois, avec des chariots bâchés et le bétail, vers l'ouest, le far-ouest pourrait-on dire. Le voyage est aussi plein de dangers.

E.S : c'est une vaste fresque, en somme l'épopée des ancêtres des paysans d'aujourd'hui?

M.C : c'est cela. Comme disait l'historien Louis-François Gibert, nous sommes tous des Auvergnats. C'est dans le Sarladais et le Bergeracois que la guerre de Cent Ans a commis le plus de dégâts. A part des villes protégées par des remparts, comme Belvès, Domme, Gourdon, Bergerac, Cahors et quelques autres, il ne restait personne de vivant. Les seigneurs se sont retrouvés propriétaires de champs de ronces et pressés d'avoir des tenanciers. L'exemple que je raconte s'est répété un peu partout. Des entrepreneurs sont allés chercher des colons en Rouergue, du côté de Salers, et aussi en Corrèze.

E.S : ce roman est-il le fruit de votre imagination ou bien avez-vous fait des recherches?

M.C : il faut de l'imagination pour écrire un roman et mes personnages sont imaginaires, mais ils sont plongés dans des situations réelles, historiques. Ils rencontrent des personnages qui ont réellement existé. La trame historique est très riche, réelle, sauf erreurs toujours possibles. J'ai recueilli les renseignements dans les bibliothèques, aux archives pour les anciennes chroniques et chez les historiens locaux tels que Jean Lartigaut et Françoise Auricoste entre autres.

E.S : j'ai lu votre manuscrit avec attention et avec grand plaisir. Votre style est simple, dépouillé, sans mauvaise graisse, en somme à votre image.

M.C : le style, c'est l'homme. Les fioritues, les phrases tarabiscotées, je ne les aime pas. Les mots trop compliqués, trop techniques, non plus. On ne peut lire un roman, surtout au lit, avec un dictionnaire à côté.

E.S : vous semblez avoir une grande connaissance du terrain où se meuvent vos personnages et de la mentalité des paysans.

M.C : je suis né à Belvès et cela fait soixante-quatorze ans que je me promène dans les pays dont je parle. Mes grands-parents étaient des paysans et j'étais aussi médecin de campagne. Je suis également forestier. Alors, la campagne, je connais et je me sens à l'aise pour en parler. Je ne pourrais écrire un roman dont l'action se situe en ville, ça sonnerait faux. Je ne me sens bien qu'à la campagne. Ici, je suis chez moi, et j'y resterai jusqu'à la fin des siècles et des siècles.

E.S : votre dernier livre "les Combats d'un ingénu", a obtenu un grand succès, dit-on. Qu'en est-il?

M.C : en effet, les éditions ont été épuisées, il ne me reste qu'une quarantaine d'exemplaires. J'ai été très heureux du succès commercial, mais encore plus des très nombreuses lettres que j'ai reçues, surtout de la part des hommes qui se retrouvent dans mes récits. Après quelques lignes de compliments, retour à la ligne et , tous la même phrase : "moi aussi…". J'en suis ému d'avoir touché juste et les lettres, les coups de téléphone, m'ont encouragé à poursuivre dans l'écriture.

E.S : n'avez-vous pas cherché un éditeur? Ce doit être difficile d'être à la fois écrivain et de devoir vendre son livre?

M.C : je n'ai pas la prétention d'être dité par un grand Parisien et, d'un autre côté, le travail ne m'a jamais fait peur. Je trouve fort agréable de faire connaître soi-même son bébé, de le présenter, de répondre à des interviews, de rencontrer ses lecteurs dans les salons du livre. Je peux vous dire que pour "les Combats d'un ingénu", j'ai usé des litres et des litres de salive. Les contacts avec certains libraires sont instructifs. J'ai aussi ma petite fierté en voyant que de toute la France, et même du Canada et de Tahiti, on me passe des commandes. Je ne suis pas un vieux briscard désabusé de la littérature, je suis encore naïf. Evidemment, pendant quelques semaines, je serai obligé d'abandonner l'écriture de mon prochain ouvrage. Pour le coup de feu de novembre et décembre, ma famille sera mobilisée.

E.S : pour la création du livre, votre famille vous aide-t-elle aussi?

M.C : bien sûr. J'écris, mais je n'ai pas le recul et l'impartialité pour me juger. Aussi ma femme et ma fille, qui lisent énormément, et Henri Delluc, un ami, relèvent les fautes de frappe ou d'orthographe, les phrases mal équilibrées à leur goût ou hermétiques. Ils veillent à la perfection de la syntaxe, à la facilité de la compréhension du texte. Pour raconter le Moyen Age, je n'ai pas le droit d'employer des mots modernes, ou même anciens mais galvaudés par les médias. Pour eux (et pour moi), le français passe en premier. Quand tout est présentable, correct, Mme Pacaly, fraîchement retraitée de l'enseignement de la littérature à Normale Sup, reprend le texte, l'étudie et, par la suite, nous fait un cours de faculté sur ma pauvre littérature, moi qui de ma vie n'avait écrit que des ordonnances. Passer de Flaubert ou Chateaubriand à Michel Carcenac, c'est aussi ça la retraite. Cela ne veut pas dire que mes censeurs réécrivent le texte. Ah non! Jamais! Cette page ne leur convient pas pour telle raison, à moi de corriger. Lecteurs-critiques, oui, mais pas auteurs ! Vous imaginez la dose de patience dont j'ai besoin pour supporter les "remarques" de trois femmes et d'un imprimeur-typographe en retraite.

E.S : vous acceptez sans broncher?

M.C : que nenni ! Quand j'estime avoir raison, je me hérisse. Quand elles me reprochent d'être trop macho, je leur réponds que l'action se situe au Moyen Age et non au temps de Simone de Beauvoir, et qu'alors les hommes ne se laissaient pas mener par le bout du nez. Elles répliquent en me citant les femmes célèbres et énergiques de l'époque, et de ressortir les ouvrages de Régine Pernoud ou les Chevaliers de la Table Ronde.

Comme je me hérisse trop souvent, paraît-il, Jacqueline a exigé que je publie sous l'appellation : éditions du Hérisson. Je me suis hérissé, puis j'ai cédé. S'il n'y a que ça pour lui faire plaisir... après quarante-cinq ans de mariage.

E.S : comment avez-vous eu l'idée d'écrire ce roman?

M.C : c'est très simple. A ma retraite, ma femme et moi nous nous sommes lancés dans la généalogie de ma famille. Chose facile, puisque depuis le temps que les archives paroissiales existent, c'est à dire vers 1650, les Carcenac sont restés au village d'Aigueparses, entre Monpazier et Villefranche-du-Périgord. Nous avons aussi fait prendre l'air aux archives des notaires. Le dernier Carcenac a quitté le village en 1930. De là, nous sommes remontés au village de Carcenac, au sud de Rodez. Il ne restait plus qu'à imaginer la migration, après avoir lu et digéré presque tout ce qui avait été écrit sur cette période et sur le territoire intéressé, et sur les Rouergats qui émigraient.

E.S : combien de temps pour écrire ces quatre cents pages?

M.C : les recherches du côté des archives de Périgueux étant terminées, il y a juste deux ans, avant d'écrire la première page, nous sommes allés en Rouergue, à Carcenac, à Combret, sur le plateau, pour prendre l'atmosphère du pays. Ensuite, recherche d'ouvrages rares, aidés en cela par le personnel fort aimable de la magnifique bibliothèque municipale de l'avenue Georges-Pompidou à Périgueux. Puis l'écriture évidemment. Donc, deux années de travail suivi.

E.S : dernière question : avez-vous un autre ouvrage en vue?

M.C : bien sûr. J'ai déjà écrit quarante pages de mon nouveau roman historique, dont l'action se situera toujours dans notre pays. Le Périgord et le Quercy sont tellemnt riches en histoire, en paysages, en hommes… Nul besoin d'aller chercher ailleurs. Comme je vous l'ai déjà dit, je suis ici chez moi, je sens mon pays et ses habitants, et j'ai envie d'en parler. Un des grands regrets de ma vie, c'est de ne pas parler l'occitan, le patois, alors que mes parents le pratiquaient. Pour moi, c'est une infirmité dans la connaissance de la culture périgourdine.

Les Chemins de Jean Bouloc, par Michel Carcenac. En vente dans les librairies au prix de 130 F, ou chez l'auteur (20 F de frais en sus).

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